La première histoire du premier manga s'intitule la Tragédie de P. Contrairement à ce que son nom laisse penser, la fin n'est pas une fin malheureuse et la tonalité bien que troublante par moment ne donne pas dans le tragique.
L'histoire commence dans la résidence Heisei, une copropriété de Tôkyô pour classes moyennes. La famille Haga, dont le personnage principal est la mère, vit un étage au dessus de Mme Kakei, qui est la dirigeante de l'association des copropriétaires et dirige également un mouvement qui veut interdire la présence d'animaux au sein de la copropriété. Mme Kakei est une femme qui n'éprouve pas de pitié, et qui n'hésite pas à évincer et faire expulser les gens de la copropriété qui ne respecteraient pas cette règle. Ainsi au début de l'histoire on voit une vieille dame qui doit partir à regret parce qu'elle ne veut pas se séparer de son petit chien. Mme Haga, au contraire de Mme Kakei est une femme très gentille et de nature bon-vivante, et surtout, sans problèmes, même si elle trouve la ligne de Mme Kakei très dure.
Un jour pourtant, le mari de Mme Haga ramène un pingouin à la maison, Pitt ! En effet, un client américain très important et très fortuné de sa société, M. Sunstar, lui a demandé de le garder une semaine le temps qu'il revienne au Japon. Soucieux de préserver de bonnes relations avec son client, M. Haga a accepté malgré l'interdiction qui pèse sur la résidence où il habite. Et ce pour le plus grand plaisir de son fils, Kouta, qui est émerveillé par le pingouin. Évidemment, Mme Haga est très ennuyée par l'arrivée impromptue de ce nouveau pensionnaire, car elle sait que si jamais on le découvre, elle est bonne pour quitter la résidence ou s'en séparer, ce qui serait très ennuyeux pour M. Haga vis-à-vis de son client! Elle demande donc à son mari et à Kouta, de n'en souffler mot à personne, car la présence du pingouin ne doit pas se savoir. Malheureusement, Kouta n'en fait qu'à sa tête et le soir même, Mme Haga découvre qu'il a invité tous ses camarades de classe à admirer l'animal et commence à paniquer, d'autant que le fils de Mme Kakei, Hiroshi, est aussi présent. Toutefois ce dernier promet de ne rien dire à sa mère.
Jour après jour, les enfants viennent jouer avec le pingouin et invitent bientôt leurs grands frères et grandes soeurs... Mme Haga prie pour que le pingouin s'en aille vite, car la rumeur atteindra bientôt le milieu adulte. Mme Kakei, suspicieuse, commence à se demander ce qui se trame quand elle voit tous les jours son fils aller chez la famille Haga. Le climat devient d'ailleurs très tendu puisque la rumeur se répand que Mme Haga rend visite aux gens pour les espionner en douce et voir s'ils n'ont pas d'animaux chez eux, et de nouveaux occupants de la résidence sont amenés à partir, dont la voisine de Mme Haga, avec qui elle s'entendait plutôt bien. Mme Haga commence à s'inquiéter sérieusement, d'autant que le retour de M. Sunstar a été repoussé... Mme Kakei lui rend innocemment visite mais ne trouve heureusement rien. Mais Mme Haga n'est pas soulagée pour autant. Quand elle demande à Hiroshi, le fils de Mme Kakei, pourquoi sa mère déteste les animaux, le petit répond que sa mère aime les animaux, et qu'elle a été très malheureuse de devoir se séparer de son chien lorsqu'elle emménagea dans cette résidence. Loin de les détester, elle déteste surtout l'idée de contraindre des animaux à devoir vivre dans un environnement très urbain et très renfermé comme c'est le cas dans la Résidence Heisei. Mme Haga médite sur les paroles de Hiroshi et décide de sortir Pitt pour le faire ballader dans le jardin public adjacent à la Résidence. Sur le chemin du retour, accompagnée de son mari, ils croisent Mme Kakei qui voit Pitt, mais qui ne dit rien. Elle avouera plus tard, au zoo, justement, que s'ils avaient gardé Pitt le lendemain elle aurait été obligée de les dénoncer. Mme Kakei sous son apparence très dure est donc une femme qui aime les animaux mais qui garde ses principes quoiqu'il advienne.
Dans l'esprit de critique de la société japonaise et de plusieurs de ses failles, Rumiko Takahashi nous expose dans cette petite histoire plusieurs problèmes qui sont monnaie courante au Japon :
La première de toutes, c'est bien évidemment le problème du logement. Un logement au Japon est quelque chose d'extrêmement précieux, et on est souvent contraint de se plier à toutes les règles qui sont souvent très sévères. Ceci étant du à la surpopulation et à l'amassement de population dans des espaces réduits, les appartements se multiplient et les maisons se raréfient. De ce fait, les espaces sont souvent exigus, et, il est vrai, inadaptés à la présence d'animaux (même si Mme Kakei est légèrement trop sévère sur la présence des chats par exemple). Au Japon, avoir des animaux à l'heure actuelle devient un réel problème car l'importation de nourriture coûte déjà beaucoup d'argent et est une question de survie essentielle pour le peuple nippon.
Une autre critique est évidemment celle du père irresponsable, qui se plie aux exigences de son travail, à savoir concéder quelques compromis professionnels qui touchent à sa vie privée. De ce fait, c'est une critique indirecte de la place omniprésente du travail et l'impact des entreprises dans la vie des Japonais, qui est, en règle générale, jugé comme excessif. Le mari et par extension toute sa famille se retrouvent pris entre deux feux, sans pouvoir se retirer d'un côté ou de l'autre. C'est également un autre souci, celui de la liberté, car on a l'impression que le travailleur japonais se retrouve, du moins jusqu'à la retraite, prisonnier de son métier, auquel il doit se vouer même après ses heures. Une critique donc très subtile de Takahashi tournée sous forme humoristique, car le but premier est après tout de faire rire son public !