La Saga Mermaids se trouve être une série particulièrement riche au niveau de la référence culturelle à la mythologie japonaise, mais elle l'est également au niveau de la profondeur philosophique de son scénario, et de toutes les problématiques qu'il soulève.
Outre le thème récurrent de la mort, évidemment, on peut faire une allusion facile à la quête de l'immortalité chez l'homme, chose qui aura une place prédominante chez la quasi majorité des personnages que rencontreront Yuta et Mana.
Déjà il n'est pas anodin d'avoir associé une créature de sexe exclusivement féminin à l'idée de l'immortalité : en effet les femmes représentent cette immortalité mieux que quiconque, puisqu'elle peuvent perpétrer l'espère humaine et en garder ainsi la mémoire, et l'aspect intemporel.
L'union de l'homme et de la femme est en effet un enfantement, et dans cet acte il y a quelque chose de divin; c'est même, chez ce vivant qui est mortel, un caractère d'immortalité: la fécondité et la procréation.
Pourquoi donc, justement, procréer? Parce que perpétuité dans l'existence et immortalité, ce qu'un être mortel peut en avoir, c'est la procréation. Or, la nécessaire liaison de ce qui est bon avec le désir de l'immortalité est une conséquence de ce dont nous sommes convenus, s'il est vrai que l'objet de l'amour soit la possession perpétuelle de ce qui est bon. La conclusion nécessaire de ce raisonnement est que l'objet de l'amour, c'est aussi l'immortalité.
La quête de l'immortalité du corps, pendant longtemps associée au taoïsme, a été avec l'alchimie du coeur de la culture chinoise depuis environ le VIIe avant J.-C. Le corps physique n'est mortel que dans la mesure où il s'éloigne du tao. La conservation et le développement du qi ( chi ), l'énergie vitale, par la pratique du taijiquan (tai-chi-chuan), d'exercices de respiration et d'autres techniques, devaient ainsi permettre au corps d'être en harmonie avec le tao et d'atteindre l'immortalité. D'autres techniques consistaient à avaler du mercure ou du jade pour immortaliser le corps par l'alchimie. Sous l'influence plus tardive du bouddhisme, la pratique des bonnes actions était aussi réputée donner l'immortalité. Ainsi l'on comprend mieux la citation qui dit que seul un homme au coeur pur peut tolérer et supporter le poison de la Sirène.
On remarque aussi que la quête de l'immortalité passe presque toujours par des monstres dans les folklores mondiaux : les vampires au travers de leur besoin de sang chaud, participent à cette quête de l'immortalité à tout prix. De nombreux mythes viennent s'y rajouter :
Loki, « aiguillon » des dieux de Scandinavie, déroba les pommes de Jouvence d'Idunn. Cette dernière personnifiait la renaissance perpétuelle, déesse du printemps et du renouveau. Dans les pays Slaves, le Vodianoï est un lutin espiègle et immortel, car vieillissant et rajeunissant au fil des cycles lunaires. Plus belle encore, l'histoire de Seleme , qui endormit Endymion , duquel elle était amoureuse, afin de perpétuer sa jeunesse. Enfin, élément qui se rapproche de nos Sirènes japonaises, le sang de la Gorgone, offert par Athéna à Asclépios, pouvait à loisir tuer, mais aussi ressusciter les morts. Parmis les autres légendes figurent également Achille mais aussi le roi Gilgamesh ou la source de jouvence.
Cette abondance de légendes ayant trait à l'immortalité ou à l'éternelle jeunesse se retrouve effectivement dans Mermaids chez des créatures tout aussi maléfique que pourrait l'avoir été la Gorgone dans la mythologie grecque.
Dans Mermaids, Rumiko Takahashi établit une différence claire entre victimes (immortels contre leur gré) et agresseurs (immortels par choix), qui connaissent généralement des destins similaires (une fin horrible, un destin tragique) mais qui dans l'absolu sont nettement séparés aux yeux du lecteur de par la vision qu'on peut avoir d'eux. On se rend compte que ceux qui recherchent l'immortalité ou l'éternelle jeunesse sont prêts à tout pour y parvenir, sacrifiant tout et n'importe quoi, et ceux qui en sont victimes souffrent les pires calvaires.
Au final, la quête de l'immortalité apparaît comme un élément presque exclusivement passionnel, et de ce fait à connotation très largement négative voire néfaste. Un des "messages" de Mermaid's Forest est que la vie est trop courte et trop belle pour que l'on la gâche à vouloir la prolonger, d'errer sans autre but que d'étendre autant que faire se peut ce qui n'est pas une vie, mais une existence. Et d'ailleurs c'est bien l'attitude qu'adopte Yuta : il veut à tout prix redevenir mortel, même en sachant qu'il a Mana, qui est elle aussi immortelle, il sent pertinamment que ce n'est pas naturel pour un humain de voir sa vie indéfiniment prolongée. Un message pourrait être justement "Carpe Diem", ce qui ressemble de toute manière à la mentalité de Takahashi.
Selon ses propres dires, Rumiko a toujours été surprise par le succès de la Saga Mermaids hors du Japon et au Japon même. Elle n'aime pas particulièrement cette série, qu'elle déclare ouvertement avoir servi de "catharsis" personnelle, de moyen de faire naître sur papier ses pensées les plus noires.